Danse
Musique
Installation
Ce que le ciel ne sait pas
Feda Wardak
L’architecte et plasticien Feda Wardak explore l’histoire du territoire afghan avec une spectaculaire installation investie par les danseur·euses du chorégraphe Saïdo Lehlouh, issu de la danse break. Installé sous la Verrière, un escalier en colimaçon de 15 m de haut tourne telle une vis sans fin. Sur une musique signée Deena Abdelwahed, chaque geste transforme la matière et raconte la persistance d’une culture qui refuse de disparaître.
Cette installation-performance de Feda Wardak s’inscrit dans le répertoire Chercheurs d’eau, qui explore les effets de l’impérialisme occidental en Afghanistan et les réponses de résistance des zones tribales. Une vis sans fin monumentale évoque les karez, galeries souterraines millénaires, et devient le support d’une enquête forensique sur une frappe de drone et ses impacts : sur les sols, les corps et les identités. L’œuvre croise deux récits – celui dominant du ciel et celui souterrain des artisans – révélant comment, malgré les destructions et les exodes, la résistance se fait par l’eau et le savoir-faire ancestral. Chaque geste, chaque rotation, transforme la matière et raconte la persistance d’une culture qui refuse de disparaître.
Note d’intention
De tous temps, l’Afghanistan a été convoité pour sa position stratégique, mais n’a jamais réellement été colonisé, car protégé par ses montagnes. D’une part, ces montagnes ont figé le pays dans une forme d’archaïsme. D’autre part, elles ont permis de préserver des identités culturelles afghanes et leur transmission.
Depuis près de cinquante ans, les guerres et les occupations étrangères se sont succédées sans qu’une stabilité politique ne soit assurée. Le contrôle du pays par le sol a toujours été très limité, voire impossible. Par conséquent, l’appareil impérialiste s’est emparé du ciel pour observer, contrôler et raconter ce pays, par le haut. Cette position surplombante s’est vérifiée dans des groupes de réflexion militaires dont les arguments ont largement été relayés par les médias généralistes occidentaux. Avec le temps, les populations afghanes ont été déshumanisées, ce qui permettait de justifier l’occupation. Les drones militaires ont poussé cette mécanique encore plus loin, car les Afghans sont devenus des tâches thermiques qui évoluent dans des « Kill box ».
Il s’agit de zones tri-dimensionnelles ciblées au sein desquelles tout profil considéré suspect peut être visé et tué. Ces profils sont déterminés par les drones eux-mêmes et les datas qu’ils collectent. Il n’y a aucune certitude quant à la réalité de terrain, car la lecture du territoire ne se fait pas à hauteur de ceux qui l’habitent. À travers ces oeuvres, le projet Chercheurs d’eau tente ainsi de replacer la perspective à la bonne hauteur, celle de ceux qui habitent le territoire, en construisant des récits situés.
L’Afghanistan est un pays de tradition orale, où l’archive existe et se transmet par des histoires racontées. Que ce soit à travers les shers (poèmes), les matals (expression philosophique), les taranas (chansons d’amour), les awaz (chants nostalgiques) ou les landays (courts poèmes partagés par les femmes pachtounes)… Souvent, lors des réunions familiales, toutes les générations se retrouvent le soir dans la même pièce. Toute la nuit, entre la dernière prière de la journée et la première du lendemain, des histoires, des blagues, des chants se partagent. Ce sont des moments très structurants dans la construction de l’identité culturelle afghane.
Les enfants s’installent dans un coin et écoutent les anciens convoquer ces histoires du passé. C’est autour de cette énergie collective et nostalgique que le projet Chercheurs d’eau tente d’exister. Chaque oeuvre s’appuie sur un dispositif scénographique spécifique. Pour autant, une même scénographie peut être le support de plusieurs oeuvres qui se font ainsi écho. En fonction de l’invitation et des caractéristiques de l’espace (musée, espace public, salle de spectacle…), une ou plusieurs oeuvres peuvent être déployées et constituer un récit. Le dispositif a ainsi la capacité de s’adapter à des espaces définis, un budget précis, un commissariat d’exposition spécifique, une durée donnée…
Biographie
Architecte-constructeur, Feda Wardak développe des recherches-actions, aussi différentes que des œuvres paysagères monumentales, des films, des performances ou des ateliers artistiques, afin d’expérimenter de nouveaux modèles d’organisation et de gestion du territoire. L’artiste travaille à partir de recherches et d’analyses préliminaires ainsi que de rencontres sur le terrain permettant d’établir des cadres de confiance avec différentes communautés. Au prisme des sciences politiques et sociales, ses dispositifs artistiques collaboratifs révèlent les dynamiques impérialistes et capitalistes qui agissent sur les environnements habités et répondent à des problématiques locales grâce à l’expérience, aux savoir-faire et aux traditions des habitant·es.