Nicolas Barry

Du 25 avril au 7 mai 2022

Nicolas Barry est accueilli en résidence aux SUBS pour son projet Grand crié.

Voilà des siècles déjà que l’on crie sur scène. Les artistes ont pressenti il y a longtemps, avec Artaud récemment, avec Dyonisos à l’origine, qu’on trouve en l’action de crier une manifestation corporelle synthétique et symbolique d’une rupture avec le cours normal des choses. Rupture qui de nos jours pourrait aider à l’émancipation des codes à la fois corporels et de langage qui sont à l’origine de l’épuisement de la capacité des individus à se battre contre la domination économique et politique. Le cri est, dans la culture occidentale, en bas de l’échelle de valorisation du langage, proche de l’animal, du bébé, du « sauvage », du féminin, du sexuellement et psychiquement marginalisé. Afin de dénoncer et de conjurer les procédés de domination qui s’expriment à travers la langue officielle et élevée, qui est la propriété des dominants, certain.e.s artistes se sont mis à crier. Crier alors c’était revendiquer pour l’art le bas de l’échelle symbolique, et la renverser. Crier, avec les actionnistes, dans la Vienne de la fin des années 1960, représentait une mise en crise sonore de tout l’agencement harmonique d’une ville qui s’exprimait dans une grande symphonie bourgeoise. C’était s’exclure, ou être exclu.e, de facto, sans possibilité de retour, de l’ordre économico-politique. De nos jours cependant, alors que le cri continue de jouir d’un certain prestige subversif hérité des avant-gardes artistiques ou des grandes figures de la « beat generation », il semble qu’il ait pourtant été digéré, et soit même devenu un mode d’expression parfaitement intégré. Cela n’est pas anodin, et c’est même peut-être grave. Si le cri est une modalité positive et intégrée dans certaines cultures où les rites chamaniques et de possession on une forte valeur collective, il n’en est pas de même dans les sociétés capitalistes déritualsiées. Car le capitalisme a su depuis des années montrer sa puissance à re-coder en sa faveur tout type de subversion, jusqu’à en neutraliser à la fois les effets (politiques) et les agents (ici, les artistes). Re-coder en sa faveur, c’est-à-dire à son service. Dès lors, il faut se pencher attentivement non plus sur la quantité de cris scéniques, mais sur la qualité de ces derniers. Si l’on accepte le principe de la captation par le capitalisme d’un mode d’expression initialement subversif, mais re-codé afin de participer à de la création de richesse (qui est sa raison d’être), alors il n’est pas impensable que le principe du cri se soit d’une certaine façon aligné sur celui du capitalisme. Lors des recherches et des expérimentations qui ont marqué le lancement de cette création, nous avons réalisé la surreprésentation, dans l’esthétique contemporaine du cri scénique, de représentations qui allient à la fois bellicisme brut et esthétique de la fête, éloge de la virilité à peine voilé, similitudes troublantes avec les agressions publicitaires, et enfin spectacularisation de la force-physique qui semble parfaitement s’insérer dans le dispositif de compétition inter-personnelle qui est la manière d’être et la condition de persistance du capitalisme néo-libéral. Le cri scénique a fondé son alliance avec le capitalisme dans son admiration quasi érotique de l’esthétique guerrière. Notre idée est que si le cri a finalement été accepté sur scène, s’il ne fait plus se lever les spectateur.trices scandalisé.e.s, c’est que c’est un cri d’homme-puissant, un cri publicitaire, un cri de guerre, et que pour ceux-là, nos oreilles sont trop habituées, et trop attentives. Et c’est pourquoi notre idée à nous, Est de déposer les armes, et d’ouvrir la bouche.

Formé comme comédien à Paris, Nicolas Barry commence à écrire et à pratiquer la mise en scène, avant d’être accepté à l’Ensatt dans le profil Écrivains dramatiques, dont il sort en 2018. Dans la foulée, il travaille également comme chorégraphe à Lyon grâce à une bourse de recherche-création. Aujourd’hui, il donne des ateliers d’écriture et des cours de théâtre, et élabore une sorte d’écriture scénique qui fait le lien entre son goût pour le texte dramatique, la danse, la performance et les arts plastiques.

Conception, textes et chorégraphies : Nicolas Barry
Composition sonore : Martin Poncet
Création Lumière : Lucien Vallé
Textes du livret – dramaturgie : Mathilde Soulheban
Interprètes : Sophie Billon, Nangaline Gomis et Julien Meslage